Cameroon

La société nationale des hydrocarbures prise en otage par le couple Moudiki

Depuis 1993, Adolphe Moudiki occupe le fauteuil d’Administrateur-Directeur Général de la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH), poumon financier de l’État camerounais. La loi camerounaise fixe pourtant à neuf ans la durée maximale du mandat d’un directeur général à la tête d’une entreprise publique, conformément à l’article 36 de la loi du 12 juillet 2017 portant statut général des établissements publics, qui dispose que le directeur général et son adjoint sont nommés pour un mandat de trois ans renouvelable au maximum deux fois, sans jamais dépasser neuf années cumulées. M. Moudiki, lui, cumule trente-trois ans à ce poste : près de quatre fois la limite légale.

Une longévité déjà contestée devant la justice

Ce dépassement n’est pas passé inaperçu. En 2021, le parti d’opposition Front des Démocrates Camerounais avait saisi le Conseil constitutionnel pour faire déchoir dix-huit dirigeants d’entreprises publiques restés en poste au-delà des neuf ans réglementaires, Adolphe Moudiki figurant parmi les cas cités aux côtés du directeur du Fonds national de l’emploi, en poste depuis trente et un ans. La haute juridiction a rejeté la requête pour défaut de qualité du requérant, sans se prononcer sur le fond : un non-lieu procédural qui a laissé la question de la légalité de ces maintiens en poste sans réponse.

En juillet 2024, un nouvel épisode a illustré la fragilité du dispositif censé encadrer ces mandats : convoqué en session extraordinaire pour statuer sur son éventuel remplacement, le conseil d’administration s’est heurté aux grilles fermées de la SNH sur ordre de M. Moudiki lui-même, avant que la réunion ne soit délocalisée au palais présidentiel, où le président Paul Biya aurait personnellement arbitré en faveur de son maintien.

Une gouvernance de fait assurée par l’épouse

Depuis, la situation s’est encore complexifiée. Âgé de 88 ans et affaibli par la maladie, Adolphe Moudiki n’est plus apparu publiquement depuis près de trois ans : ni conseil d’administration, ni forum international, pas même la session de l’Organisation des pays africains producteurs de pétrole tenue à Yaoundé en 2024. C’est son épouse, Nathalie Moudiki, née Ada Engamba, qu’il a épousée en 2000 à Poitiers, qui assure désormais l’essentiel des représentations officielles du groupe. Elle a représenté le Cameroun à l’APPO, présidé le conseil d’administration de la filiale CSTAR à Dubaï et reçu le vice-président de la Guinée équatoriale.

Promue en décembre 2025 Conseillère n°2 à la Direction générale (une première pour une femme à ce niveau de responsabilité au sein de l’entreprise) Mme Moudiki serait, selon des révélations de la presse spécialisée, devenue la véritable architecte de l’avenir du groupe pétrolier public, alors que son mari resterait administrateur directeur général sur le papier, le centre de gravité du pouvoir s’étant déplacé vers elle. Plus troublant encore : selon plusieurs sources, les documents portant la signature d’Adolphe Moudiki comporteraient une image scannée de celle-ci et non sa signature manuscrite, jetant le doute sur la validité juridique de nombreuses décisions engageant l’entreprise.

Une pratique qui dépasse le seul cas Moudiki

Le fondateur de Transparency International Cameroun, dans une lettre ouverte largement relayée, a résumé la situation en des termes sans détour : il ne s’agirait ni d’une succession ni d’une délégation, mais d’une vacance déguisée en direction. Le cas Moudiki n’est du reste pas isolé : la même saisine de 2021 visait dix-huit patrons d’entreprises publiques camerounaises en délicatesse avec la loi de 2017, preuve que le non-respect des mandats légaux constitue une pratique institutionnalisée plutôt qu’une anomalie isolée.

Ce dossier interroge frontalement le fonctionnement de l’État de droit camerounais. Que la loi fixe une limite de mandat que le premier magistrat du pays lui-même choisit de ne pas faire appliquer, et que la gestion de fait d’une entreprise stratégique glisse vers un conjoint sans titre officiel ni responsabilité légale clairement établie, pose une question simple : qui, au Cameroun, répond réellement de la gestion de la rente pétrolière devant les citoyens et devant la loi ?

MMINews

Mimi Mefo Info Francais (Editor)

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