Le Cameroun occupe la 133e place sur 161 pays dans l’édition 2026 de l’Indice de prospérité Legatum, publiée par le think tank britannique Legatum Institute. Un chiffre qui, en apparence, marque une amélioration par rapport aux éditions précédentes, mais qui cache surtout deux décennies de stagnation structurelle.
Contrairement à un classement de richesse pure comme le PIB, l’Indice de prospérité Legatum ne se limite pas à la performance économique d’un pays. Lancé en 2007, il évalue la capacité des nations à faire s’épanouir leurs citoyens à travers trois grands domaines : le Développement, la Liberté et la Société. Ces domaines sont eux-mêmes déclinés en douze piliers couvrant la sécurité, la gouvernance, les libertés personnelles, le capital social, l’environnement des affaires, la qualité économique, les conditions de vie, la santé, l’éducation ou encore l’environnement naturel. L’idée centrale du Legatum Institute est qu’un pays peut afficher une économie solide sans pour autant offrir à sa population sécurité, libertés et institutions fiables, et qu’une prospérité durable exige un équilibre entre ces trois dimensions. C’est précisément ce prisme qui explique pourquoi le classement du Cameroun ne colle pas à son poids économique régional.
Les données publiées par le Legatum Institute permettent de reconstituer la trajectoire du pays édition par édition :
Sur la seule période 2013-2022, le Cameroun a donc reculé de 14 places, avant un rebond apparent en 2023 puis en 2026. Ce rebond doit toutefois être lu avec prudence : l’édition 2026 a réduit le nombre de pays classés (161 contre 167 auparavant) et introduit une nouvelle méthode de calcul, la « moyenne p », qui rebat les cartes du classement pour l’ensemble des pays. Une partie de la remontée du Cameroun tient donc autant à ce changement d’outil de mesure qu’à une amélioration réelle de sa situation intérieure. Le pays n’a, sur le fond, jamais construit de dynamique de rattrapage durable : ses positions successives oscillent toutes dans la même zone basse du classement mondial, entre la 130e et la 155e place, depuis plus d’une décennie.
Le paradoxe saute aux yeux dès qu’on compare ce classement aux réalités économiques régionales. Le Cameroun reste la première économie de la zone CEMAC en volume, avec un PIB nominal proche de 65 milliards de dollars en 2026, largement devant ses cinq voisins réunis. Il pèse à lui seul pour plus de la moitié de la consommation régionale et demeure le principal partenaire commercial de la France dans la sous-région.
Mais l’Indice Legatum ne mesure pas la taille d’une économie. Sur la même série d’éditions, le Gabon a systématiquement devancé le Cameroun : 118e en 2013, 119e en 2023, puis 93e en 2026, soit 9e africain. L’écart entre les deux pays, de 19 places en 2013, s’est même creusé à 40 places en 2026, alors même que l’économie gabonaise reste huit fois plus petite que la camerounaise. Le pays d’Oligui Nguema devance ainsi largement celui que la CEMAC considère comme son moteur naturel, et l’écart se creuse plutôt qu’il ne se referme.
Dans l’édition 2023, le Cameroun se classait 155e sur le seul pilier Sécurité et 148e sur la Gouvernance, ses deux plus mauvaises notes sur les douze piliers de l’indice, loin derrière son score sur l’Économie (112e) ou l’Éducation (115e). Cette hiérarchie interne est restée stable depuis le lancement de l’indice en 2007 : le pays a toujours mieux performé sur les fondamentaux économiques que sur les questions institutionnelles et sécuritaires.
La crise anglophone, entrée dans sa neuvième année en 2026, continue de peser sur le pilier sécurité, tout comme la menace persistante de Boko Haram dans l’Extrême-Nord. Sur la gouvernance, la réélection contestée de Paul Biya en octobre 2025 pour un huitième mandat, les manifestations réprimées qui ont suivi, et la prolongation en mars 2026 des mandats des députés et conseillers municipaux censés être renouvelés, confirment un schéma institutionnel qui ne s’est jamais réellement redressé depuis 2013.
Au sein de sa propre zone monétaire, le Cameroun se retrouve en position inconfortable depuis au moins une décennie. Le Gabon, la Guinée équatoriale et le Congo, tous producteurs de pétrole à faible population, l’ont systématiquement devancé sur les critères de prospérité que mesure Legatum, alors même que le Cameroun les surclasse en PIB global et en diversification économique. Le pays ne doit sa place de première puissance régionale qu’à son poids démographique, près de 30 millions d’habitants contre quelques millions pour chacun de ses voisins, ce qui dilue mécaniquement les richesses produites sans jamais se traduire par un saut qualitatif en matière d’institutions ou de sécurité.
Le problème camerounais n’est donc pas la chute brutale, visible sur d’autres classements internationaux, mais l’absence totale de dynamique de rattrapage depuis 2013. Pendant que Maurice, le Botswana ou le Rwanda ont construit des trajectoires ascendantes en misant sur la gouvernance et les libertés économiques, le Cameroun reste figé dans la même zone médiane basse depuis treize éditions, incapable de convertir son statut de première économie de la CEMAC en avancée réelle sur les piliers qui, aujourd’hui plus qu’hier avec la nouvelle méthodologie 2026, déterminent le classement.
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