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Marché du carbone : le Cameroun laisse filer une partie de la valeur de ses forêts

Mimi Mefo Info Francais (Editor) by Mimi Mefo Info Francais (Editor)
September 7, 2026
in Cameroon, Economy, Français
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Le chiffre donne le vertige, mais il doit être manié avec précaution. Selon les travaux de la Banque mondiale, les services écosystémiques du Cameroun étaient valorisés à environ 37 200 milliards de FCFA en 2020, contre 19 500 milliards en 2000. Près de 96 % de cette valeur est liée à la séquestration du carbone par les écosystèmes, principalement forestiers. Il ne s’agit donc pas de 37 200 milliards de recettes que l’État camerounais aurait perdues chaque année depuis 2020. C’est plutôt une estimation de la valeur économique produite par la nature, dont une infime partie seulement est effectivement transformée en revenus pour le pays. La Banque mondiale estime ainsi que seuls 0,3 % de cette valeur profitent directement au Cameroun.

Marché du carbone

C’est là que se situe le véritable problème économique. Le Cameroun possède l’un des principaux réservoirs de carbone du bassin du Congo, avec un territoire couvert de forêts sur une part considérable de sa superficie. Pourtant, entre la richesse écologique de ces espaces et leur capacité à générer des revenus pour le budget public, les collectivités et les populations, le fossé reste immense. À partir de la valorisation de la Banque mondiale, 0,3 % de 37 200 milliards de FCFA représente environ 112 milliards de FCFA. Autrement dit, l’enjeu n’est pas de prétendre que Yaoundé encaisserait mécaniquement 37 200 milliards de FCFA en vendant des crédits carbone, mais de comprendre pourquoi la valeur économique créée par le capital naturel camerounais est si peu captée localement.

Yoko, révélateur d’un problème plus large

À Yoko, dans le Mbam-et-Kim, cette faiblesse institutionnelle prend une forme très concrète. Le projet Greenzone Reforestation, porté par Green Earth, est enregistré sous le numéro VCS 4176 dans le registre Verra. Les données disponibles indiquent une période de crédit allant de 2023 à 2062 et un projet situé dans la région du Centre. Des informations publiques associées au projet font état d’une reforestation destinée notamment à planter des arbres indigènes et fruitiers.

La controverse porte moins sur l’intérêt de reboiser que sur la gouvernance économique du carbone produit sur le territoire. La commune de Yoko affirme avoir découvert tardivement l’existence du projet et soutient ne pas avoir été associée à sa mise en œuvre. DataCameroon rapporte également que les sollicitations adressées à la mairie, au ministère de l’Environnement et au promoteur n’ont pas permis d’obtenir une réponse détaillée sur les contrats, les bénéficiaires des revenus ou les mécanismes de partage.

Le cas est d’autant plus sensible que le marché volontaire du carbone fonctionne avec des standards internationaux, des développeurs de projets, des organismes de validation et des registres privés. Une tonne de CO₂ évitée ou séquestrée peut ainsi devenir un actif commercialisable à l’international. Mais lorsqu’un projet se développe sur un territoire où vivent des communautés et où une collectivité assume une partie de la responsabilité de la gestion des ressources naturelles, une question demeure incontournable : qui possède la valeur économique du carbone et qui décide de sa répartition ?

Les estimations financières de Yoko montrent d’ailleurs l’écart entre un projet local et les montants annoncés à l’échelle nationale. DataCameroon évoque environ 35 000 crédits par an pour le projet concerné et estime, sur la base de prix de marché compris entre 3 et 8 dollars par crédit, des recettes potentielles de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de millions de FCFA par an. D’autres sources présentant le projet dans sa phase de développement affichent cependant des volumes sensiblement différents, ce qui montre pourquoi les projections de revenus doivent être distinguées des crédits effectivement délivrés et vendus.

Un marché que l’État cherche encore à organiser

Le malaise camerounais ne se limite donc pas à Yoko. En septembre 2024, la CCNUCC et les autorités camerounaises ont organisé à Yaoundé un atelier consacré à la faisabilité des instruments de tarification du carbone et à l’article 6 de l’Accord de Paris. Les discussions ont précisément fait ressortir plusieurs faiblesses : capacités techniques limitées, difficultés de mesure et de vérification des émissions, risque de double comptabilisation des réductions d’émissions et nécessité d’assurer une meilleure participation des communautés aux bénéfices.

Un rapport préparé dans ce cadre est particulièrement éclairant. Il évalue le niveau de préparation du Cameroun à l’introduction d’instruments de tarification du carbone et considère que le cadre législatif et réglementaire national demeure faible. Les textes existants peuvent soutenir certaines initiatives, mais un dispositif réglementaire complet reste à construire pour organiser véritablement le marché.

La situation évolue toutefois. En février 2026, la Banque mondiale indiquait que les pays du bassin du Congo travaillaient à des feuilles de route destinées à mieux encadrer leurs marchés carbone, notamment sur la gouvernance, le traitement juridique et fiscal des crédits, les systèmes de mesure et de vérification et la participation des communautés locales. Pour le Cameroun, le mouvement s’est encore accéléré en août 2026 avec le lancement d’un appel à assistance technique financé par le programme britannique UK PACT afin de renforcer la préparation du pays à l’Article 6 de l’Accord de Paris et aux marchés carbone internationaux.

Quand le financement climatique devient lui-même un problème

L’histoire du REDD+ camerounais illustre cette difficulté. Le pays a engagé depuis plusieurs années des efforts pour se positionner sur les mécanismes internationaux de réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts. Une stratégie nationale REDD+ a finalement été validée en 2018. Le processus devait permettre au Cameroun d’améliorer la gouvernance forestière, de mobiliser des financements et, à terme, de rémunérer les résultats obtenus dans la réduction des émissions.

Mais les difficultés institutionnelles ont pesé lourd. Des sources spécialisées dans le financement climatique rapportent notamment l’annulation par la Banque mondiale, en 2019, d’une enveloppe de 5 millions de dollars destinée à la préparation REDD+, en raison de retards dans l’atteinte de certains jalons du programme. Cette chronologie est importante : contrairement à certaines formulations reprises dans l’enquête, l’annulation est documentée en 2019 plutôt qu’en 2018.

Le paradoxe est désormais difficile à ignorer. Le Cameroun cherche des financements extérieurs pour protéger ses forêts alors même que celles-ci constituent un actif économique considérable. La Banque mondiale estime que les écosystèmes forestiers camerounais fournissent des services dont la valeur est très largement liée au carbone. Dans le même temps, le pays peine encore à mettre en place les instruments juridiques, fiscaux et techniques permettant de transformer cette richesse naturelle en financement domestique durable.

Le risque d’une nouvelle forme de rente

C’est probablement là que se trouve le principal danger. Sans règles précises, le développement rapide des projets carbone peut créer une nouvelle chaîne de valeur dans laquelle la ressource est camerounaise mais la plus grande partie de la valeur ajoutée est captée ailleurs : développeurs de projets, intermédiaires, organismes de certification, plateformes de commercialisation et acheteurs internationaux.

Pour les communes forestières, la question est encore plus sensible. Elles supportent une partie des contraintes liées à la conservation : surveillance des espaces, conflits d’usage, pression agricole, exploitation illégale, dégradation des pistes et difficultés sociales. Si, en parallèle, des crédits carbone sont générés sur leurs territoires sans mécanisme clair de redistribution, la finance climatique risque de reproduire une vieille logique économique : les coûts restent locaux tandis que les revenus remontent vers des acteurs extérieurs.

Le Cameroun se retrouve ainsi dans une position inconfortable. Il possède un patrimoine naturel susceptible de contribuer au financement de son développement, mais il ne maîtrise pas encore complètement les règles permettant d’en tirer une valeur équitable. Il doit en même temps éviter deux écueils : laisser le marché carbone se développer dans l’opacité, ou instaurer une réglementation tellement lourde qu’elle décourage les investisseurs et les projets crédibles.

La priorité n’est donc pas de brandir le chiffre de 37 200 milliards de FCFA comme une cagnotte disponible. Ce chiffre est une estimation de la valeur des services rendus par les écosystèmes en 2020. Le véritable sujet est plus exigeant : combien de cette valeur peut réellement être transformée en investissements, en recettes publiques, en revenus pour les communes et en bénéfices pour les populations qui vivent autour des forêts ?

Pour l’instant, la réponse reste largement insatisfaisante. Et le cas de Yoko montre pourquoi le Cameroun ne peut plus se contenter de protéger ses forêts sans protéger aussi la valeur économique qui en découle. Dans le marché carbone qui se structure à l’échelle mondiale, ne pas disposer rapidement de règles claires sur la propriété des crédits, leur fiscalité, leur comptabilisation, leur certification et le partage des revenus revient à laisser d’autres acteurs fixer les prix et les conditions d’exploitation d’un actif dont le Cameroun possède pourtant une part essentielle.

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