Le 28 avril 2006, le Cameroun atteignait le point d’achèvement de l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE). Cette étape historique devait alléger considérablement le poids de la dette et dégager des ressources pour le développement. Vingt ans plus tard, le pays continue pourtant d’emprunter, tandis que les tensions de trésorerie interrogent la gestion des finances publiques et les perspectives économiques de 2027.

PPTE : retour sur une opération historique d’allègement de la dette
Pour comprendre le paradoxe camerounais, il faut remonter aux difficultés économiques des années 1980 et 1990. La chute des cours de plusieurs matières premières, la contraction des recettes publiques, la dévaluation du franc CFA en janvier 1994 et les programmes d’ajustement structurel ont marqué une longue période de crise. Le Cameroun devait consacrer une part importante de ses ressources au remboursement de ses créanciers, au détriment de ses investissements et de ses dépenses sociales.
L’initiative PPTE a été lancée en 1996 par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Renforcée en 1999, elle visait à ramener la dette des pays pauvres très endettés à un niveau jugé soutenable, sous réserve de réformes économiques et sociales.
Le Cameroun a été déclaré admissible à cette initiative en juin 2000. Il a ensuite franchi le point de décision, étape permettant de bénéficier d’un allègement provisoire, avant de remplir les conditions nécessaires à l’effacement définitif prévu dans le dispositif.
Le 24 octobre 2005, le FMI avait approuvé un programme au titre de la Facilité pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance (FRPC). Parmi les conditions du point d’achèvement figuraient la mise en œuvre de réformes structurelles, l’amélioration de la gouvernance, la lutte contre la corruption et l’utilisation satisfaisante des économies réalisées grâce à l’allègement de la dette. Le Document de stratégie de réduction de la pauvreté avait été achevé en avril 2003, puis examiné par les conseils d’administration du FMI et de la Banque mondiale en juillet de la même année.
Le 28 avril 2006, les deux institutions ont validé le point d’achèvement du Cameroun. Dans son communiqué du 1er mai 2006, le FMI a évalué l’allègement accordé au titre de l’initiative PPTE renforcée à environ 1,267 milliard de dollars en valeur actualisée nette de 1999, soit une réduction de 26,9 % de la valeur actualisée de la dette après les allègements traditionnels. La baisse attendue du service de la dette atteignait environ 4,9 milliards de dollars en valeur nominale.
Le 17 juin 2006, un accord avec les créanciers du Club de Paris a prévu le traitement de 1,829 milliard de dollars de créances, dont 1,090 milliard annulé et 739 millions rééchelonnés. La Banque africaine de développement a également confirmé l’éligibilité du Cameroun à un allègement supplémentaire, le 26 juillet 2006. Le pays bénéficiait ainsi de plusieurs mécanismes complémentaires, dont l’Initiative d’allègement de la dette multilatérale (IADM).
Une précision essentielle : le point d’achèvement n’a pas supprimé automatiquement toutes les obligations financières du Cameroun, ni interdit de nouveaux emprunts. Il a réduit une partie de la dette existante et du service futur. La possibilité de se financer de nouveau subsistait, notamment pour les infrastructures et les projets de développement.
Pourquoi l’allègement de 2006 n’a-t-il pas transformé l’économie camerounaise ?
L’effacement d’une partie de la dette aurait dû constituer un nouveau départ. Mais il ne pouvait produire des résultats durables qu’à condition que les ressources libérées servent à renforcer les infrastructures, l’agriculture, l’industrie, l’éducation et la capacité productive du pays.
Le premier problème réside dans la différence entre alléger une dette et transformer une économie. L’initiative PPTE a réduit des obligations financières ; elle n’a pas automatiquement créé des entreprises, des emplois, des exportations supplémentaires ou des recettes fiscales pérennes.
Le Cameroun demeure dépendant de produits comme le pétrole, le cacao, le bois et d’autres matières premières. La transformation industrielle reste insuffisante pour créer suffisamment de valeur ajoutée et réduire les importations. Par ailleurs, les difficultés énergétiques, le coût des transports, les lenteurs administratives et les contraintes d’accès au financement pénalisent les entreprises.
La deuxième difficulté concerne la qualité de la dépense publique. Les grands projets d’infrastructures mobilisent des sommes considérables, mais leurs retombées économiques dépendent de leur coût, de leurs délais d’exécution, de leur entretien et de leur capacité à stimuler la production. Lorsqu’un projet coûte cher sans générer les recettes ou les gains de productivité attendus, le remboursement du prêt devient une charge plutôt qu’un investissement rentable.
La gouvernance constitue un autre facteur déterminant. La corruption, les marchés publics insuffisamment contrôlés, les retards de paiement aux entreprises et la faiblesse de l’évaluation des politiques publiques peuvent réduire l’efficacité des dépenses. Ces facteurs doivent toutefois être établis projet par projet plutôt que présentés comme l’explication unique de tous les échecs.
Enfin, l’allègement de la dette n’a pas supprimé les besoins de financement de l’État. La croissance démographique, les dépenses de fonctionnement, les besoins sociaux, les crises sécuritaires et les investissements ont continué d’exercer une pression sur le budget.
Le paradoxe est donc le suivant : le Cameroun a obtenu un allègement historique sans réussir à créer une capacité économique suffisamment forte pour financer durablement ses ambitions avec ses propres ressources.
En 2026, une dette de plus de 15 000 milliards de FCFA et des tensions de trésorerie
Les chiffres disponibles montrent l’ampleur du changement intervenu depuis 2006.
Selon la Caisse autonome d’amortissement (CAA), l’encours de la dette du secteur public atteignait 15 607 milliards de FCFA au 30 juin 2026, soit 44,2 % du PIB. La dette de l’administration centrale représentait 14 659 milliards de FCFA.
Les chiffres clés de la dette du Cameroun :
15 607 milliards FCFA de dette publique, juin 2026
44,2 % du PIB
4 895 milliards FCFA de passifs conditionnels explicites, principalement liés aux PPP
1 992 milliards FCFA de service de la dette projeté pour 2027
Sources : CAA, conjoncture de la dette publique ; cadrage budgétaire à moyen terme repris dans les données de conjoncture. Les passifs conditionnels ne sont pas à additionner automatiquement à l’encours officiel.
Ces données appellent une distinction importante. Un ratio de dette de 44,2 % du PIB reste inférieur au plafond de 50 % retenu dans la stratégie nationale d’endettement à moyen terme 2026-2028 et au seuil de convergence de 70 % fixé par la CEMAC. Cela ne signifie cependant pas que l’État dispose de suffisamment de liquidités pour payer toutes ses obligations à échéance.
La soutenabilité de la dette dépend aussi des recettes publiques, des taux d’intérêt, des échéances de remboursement, de la croissance et de la capacité du Trésor à honorer ses engagements.
C’est précisément là que se situe une partie du problème camerounais. En 2026, les autorités ont reconnu l’existence de contraintes de trésorerie. Le ministère des Finances a notamment présenté l’apurement progressif des arriérés intérieurs comme une priorité. Lors d’échanges avec une mission du FMI en 2026, les tensions de trésorerie et la dynamique de l’endettement ont également été examinées.
L’affirmation selon laquelle « les caisses de l’État sont vides » doit néanmoins être attribuée à sa source précise si elle est reprise comme une déclaration officielle. Les documents consultés établissent des tensions de trésorerie, mais ne permettent pas de confirmer que cette formule exacte a été prononcée récemment par le MINFI.
Autre signal préoccupant : les passifs conditionnels liés notamment aux partenariats public-privé (PPP). Ils représentent des risques financiers potentiels qui pourraient, dans certaines circonstances, se traduire par des charges pour l’État. Il faut donc regarder au-delà du seul encours officiel pour mesurer les vulnérabilités budgétaires.
Budget 2027 : le risque d’un nouvel endettement sans transformation structurelle
Le 12 octobre 2026, le président Paul Biya a signé la circulaire fixant les orientations pour la préparation du budget de l’État pour 2027. Le document prévoit notamment une croissance réelle de 3,6 %, une inflation de 3,2 % et un déficit budgétaire global de 2,7 % du PIB. Il fixe également à 30 % la part minimale des dépenses d’investissement dans le budget général.
Les projections de service de la dette reprises dans le cadrage budgétaire disponible sont particulièrement importantes : elles passent de 1 747 milliards de FCFA en 2026 à 1 992 milliards en 2027, soit une augmentation de 245 milliards, environ 14 %. Ce montant représente un besoin considérable de ressources publiques qui ne pourront pas être utilisées simultanément pour d’autres dépenses.
Le risque est double. D’une part, l’État doit financer les infrastructures, les services sociaux et les dépenses courantes. D’autre part, il doit rembourser le principal des emprunts et payer les intérêts. Si les recettes progressent moins vite que les besoins, le gouvernement peut être tenté de contracter de nouveaux prêts pour financer les investissements, couvrir les déficits ou refinancer certaines échéances.
Ce mécanisme n’est pas automatiquement dangereux : un emprunt peut être pertinent s’il finance un projet productif dont les bénéfices économiques dépassent son coût. En revanche, il devient problématique lorsque les nouveaux emprunts servent principalement à régler les anciennes obligations, à accumuler des arriérés ou à financer des projets dont les retombées sont faibles.
Le budget 2027 affiche des ambitions dans l’énergie, les transports, l’agriculture, l’emploi des jeunes et la protection sociale. Mais les prévisions budgétaires ne garantissent pas à elles seules l’exécution des projets ni leur rentabilité. La question centrale sera donc celle de la qualité des investissements et de la capacité de l’État à transformer les dépenses en croissance, en emplois et en recettes.
Le Cameroun a-t-il manqué sa seconde chance ?
L’initiative PPTE a donné au Cameroun une occasion historique de desserrer l’étau de la dette. Mais elle n’a jamais constitué une garantie de prospérité. L’allègement financier devait s’accompagner d’une transformation profonde de l’économie, d’une gestion rigoureuse des ressources publiques et d’un contrôle efficace des investissements.
Vingt ans plus tard, le niveau de la dette, les besoins de financement et les tensions de trésorerie montrent que cette transformation demeure inachevée. Le pays n’est pas nécessairement en situation d’insolvabilité du seul fait que sa dette dépasse 15 000 milliards de FCFA : les indicateurs officiels restent sous les seuils de référence. Mais la pression croissante du service de la dette et les risques liés aux engagements futurs limitent sa marge de manœuvre.
Pour 2027, l’enjeu n’est donc pas simplement d’éviter de nouveaux emprunts. Il est de s’assurer que chaque franc emprunté contribue à produire davantage de richesses que ce qu’il coûtera au contribuable.
La véritable leçon de la PPTE est là : l’allègement de la dette peut offrir un nouveau départ à un pays, mais seule une économie productive, une dépense publique efficace et une gouvernance responsable peuvent empêcher qu’il retombe dans le même cycle d’endettement.