Cameroon

Cabral Libii et la crise anglophone : une posture d’homme d’État ou un simple calcul politique ?

Alors que le Cameroun s’apprête à vivre une nouvelle échéance présidentielle, les projecteurs se braquent à nouveau sur les principales figures de l’opposition, dont Cabral Libii, président national du PCRN (Parti Camerounais pour la Réconciliation Nationale). Fervent tribun de la jeunesse urbaine, candidat malheureux en 2018 et désormais prétendant confirmé pour 2025, il s’affiche régulièrement comme un réformateur sincère. Pourtant, un pan entier de son parcours politique soulève aujourd’hui des interrogations lourdes de sens : son silence prolongé sur la crise anglophone. Pourtant, ce dernier fut nommé vice-président d’une commission lors du grand dialogue national tenu en 2019, et qui visait à agir pour résoudre ce conflit.

Une posture prometteuse… puis le silence

En 2019, lors du Grand Dialogue National convoqué par le président Paul Biya pour tenter d’apporter des réponses à la crise sanglante qui secoue les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, Cabral Libii avait tenu un discours que beaucoup avaient jugé courageux. « On ne peut pas construire un pays lorsqu’une partie de celui-ci est en guerre », déclarait-il alors, appelant à dépasser les clivages partisans pour œuvrer à une solution durable. Il affirmait même être prêt à participer au dialogue tant que celui-ci ne serait pas une simple parade.

Une position d’homme d’État ? Peut-être. Mais les actes qui ont suivi ont fait place à un doute tenace.

Nommé vice-président de la commission n°4 chargée du retour des réfugiés et des personnes déplacées, Cabral Libii n’a jamais publié le moindre rapport, fait la moindre sortie médiatique ou donné le moindre éclairage sur la mission qui lui avait été confiée. Pire encore, la seule déclaration connue à ce sujet remonte à la clôture du dialogue national :

” Je fais partie de la commission de réinsertion qui s’occupe des déplacés et des réfugiés. J’ai cru entendre mon nom, autant vous dire que je n’ai pas été consulté avant. Si on m’avait consulté avant, je ne suis pas sûr que c’est cette commission que j’aurais choisie. “

Une phrase qui en dit long. Cabral Libii s’est-il senti piégé ? Était-il là uniquement pour sauver la face politique ? Ou a-t-il simplement renoncé à assumer la responsabilité qui lui incombait, laissant la commission (où siégeaient également le feu Cardinal Tumi président de commission, Elvis Ngole Ngole et Simon Munzu) naviguer sans lui ?

Depuis cinq ans, le président du PCRN est étrangement muet sur cette question. Aucun bilan. Aucun plaidoyer. Aucun engagement renouvelé. Et pourtant, la crise, elle, continue. Les déplacés internes vivent toujours dans la précarité. Les réfugiés camerounais au Nigéria survivent dans des camps insalubres. Et les familles en zone anglophone enterrent toujours leurs morts.

Le silence de Cabral Libii contraste brutalement avec l’urgence de la situation. Il contraste aussi avec l’exigence morale que requiert toute ambition présidentielle. Peut-on prétendre diriger une nation meurtrie lorsqu’on a tourné le dos à une de ses plus grandes tragédies ? Peut-on se poser en rassembleur national quand on n’a jamais pris la peine de rendre des comptes sur une mission aussi cruciale ?

On se souvient pourtant qu’en 2019, il mettait en garde ceux qui « diabolisent le grand dialogue national ». Il en appelait à la sincérité, au dépassement, à l’espoir. Il avait même menacé de ne pas participer si le processus s’avérait « une façade ». Et maintenant ? Que reste-t-il de cette flamme ? Rien, si ce n’est un silence complice, voire une fuite de responsabilité.

Le fait que ce silence dure depuis 2019 jette une ombre sur la cohérence et la crédibilité de son engagement politique. Certains diront que le pouvoir ne l’a pas laissé œuvrer. Peut-être. Mais il lui restait le devoir de témoigner, d’informer, de dénoncer. Car l’homme politique n’est pas seulement un gestionnaire ; il est aussi, et surtout, un témoin engagé.

Une question de sérieux

À quelques mois d’une nouvelle élection présidentielle, les Camerounais doivent se poser les bonnes questions : que valent les promesses de ceux qui se sont tus face à la douleur ? Que vaut l’engagement de ceux qui n’ont jamais bouclé la mission qui leur avait été confiée ? Que vaut le leadership d’un homme qui, face à une tragédie nationale, a préféré le confort de la parole générale au poids des responsabilités concrètes ?

L’avenir du Cameroun ne peut se construire sur l’oubli, l’approximation ou les postures. Il exige du courage, de la constance et du sérieux. Des qualités que Cabral Libii, malgré tout son charisme et sa rhétorique, peine encore à prouver.

Gilles Noubissi

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