Cameroon

Deux Français devant la justice pour 1 640 km² de terre camerounaise : les questions que pose cette bataille foncière

Deux investisseurs français se retrouvent devant les tribunaux au Cameroun pour une affaire portant sur une concession de chasse de 1 640 km² dans le Nord du pays. Selon les informations rapportées par EcoMatin le 24 août 2026, la Cour suprême a suspendu les procédures engagées dans la région après une saisie introduite par Pierre Guerrini, ancien gérant du domaine. Face à lui : Ariane de Rothschild, dont les intérêts sont également liés à cette vaste concession.

Au-delà du conflit qui oppose les deux hommes d’affaires, une question beaucoup plus dérangeante mérite d’être posée : comment deux investisseurs étrangers en sont-ils arrivés à se disputer devant la justice camerounaise le contrôle d’un territoire de 1 640 km² ?

Il ne s’agit pas ici de contester le droit des étrangers à investir au Cameroun. Le pays a besoin de capitaux, d’entreprises et d’investisseurs capables de développer des activités économiques. Mais lorsqu’une concession aussi vaste devient l’objet d’une bataille entre deux investisseurs étrangers, il est légitime de s’interroger sur les conditions qui ont permis son attribution, sur la nature exacte des droits accordés et sur les contreparties attendues par l’État camerounais.

1 640 km², ce n’est pas une parcelle ordinaire. C’est un territoire immense. Une superficie qui donne immédiatement une autre dimension au débat sur le foncier, particulièrement dans un pays où l’accès à la terre reste difficile pour de nombreux Camerounais.

C’est là que le contraste devient particulièrement frappant.

Pendant que deux Français peuvent se retrouver devant les tribunaux pour déterminer qui contrôlera une concession gigantesque située au Cameroun, des Camerounais eux-mêmes rencontrent parfois des obstacles lorsqu’ils veulent s’installer, entreprendre ou investir dans certaines régions du pays. Dans plusieurs localités, les questions d’appartenance communautaire, d’origine ou de droits coutumiers peuvent compliquer l’accès à la terre pour des citoyens pourtant eux-mêmes Camerounais.

Le paradoxe mérite donc d’être regardé en face : comment peut-on expliquer qu’un étranger puisse accéder à une concession de 1 640 km², tandis qu’un Camerounais qui souhaite s’installer et investir dans une autre partie du pays peut parfois être confronté à la méfiance, au rejet ou à des barrières liées à son origine ?

La question n’est pas de demander que les étrangers soient exclus de l’économie camerounaise. Ce serait contre-productif. La véritable question est celle de l’équilibre entre l’attractivité des investissements étrangers et la protection des intérêts nationaux.

Lorsqu’une concession de cette ampleur est attribuée, le public devrait pouvoir connaître les conditions de cette attribution : quelle est la durée de la concession ? Quels droits sont réellement accordés à l’exploitant ? Quel montant est versé à l’État ? Quelles taxes sont payées ? Quelles obligations environnementales sont imposées ? Quelles retombées bénéficient aux populations riveraines ? Combien d’emplois sont créés ? Et surtout, quelle est la part de contrôle conservée par l’État camerounais ?

Car une concession n’est pas nécessairement une propriété privée au sens classique. Elle peut correspondre à un droit d’exploitation accordé par l’État sur un espace déterminé et pour une durée donnée. Cette distinction est essentielle. Le fait qu’un investisseur exploite un vaste domaine ne signifie donc pas automatiquement qu’il en est propriétaire.

Mais cela ne diminue pas l’importance du débat. Au contraire.

Cette affaire permet de poser une question fondamentale sur la politique foncière camerounaise : à qui profite réellement la terre camerounaise lorsqu’elle est confiée à des investisseurs privés ?

Les populations riveraines doivent-elles simplement regarder passer les grands investisseurs ? Les citoyens camerounais disposent-ils des mêmes possibilités d’accès à la terre pour créer des entreprises et développer des activités économiques ? Les concessions accordées à de grands opérateurs étrangers produisent-elles suffisamment de richesses pour les territoires concernés ?

Il y a aussi une autre question, plus politique : qui négocie ces espaces au nom du Cameroun et dans quelles conditions ?

Car 1 640 km² ne représentent pas seulement une superficie sur un document administratif. Derrière ces chiffres, il y a des terres, des ressources naturelles, des populations, des villages, des activités économiques et un patrimoine national.

Que deux Français se disputent aujourd’hui cette concession devant la justice camerounaise montre surtout que cette terre possède une valeur économique suffisamment importante pour susciter un conflit entre des intérêts privés considérables.

Le problème n’est donc pas que deux étrangers se retrouvent devant un tribunal camerounais. Le problème serait que le Cameroun ne se demande pas suffisamment comment une telle situation a été rendue possible et ce que le pays en retire réellement.

Cette bataille judiciaire devrait ainsi être l’occasion d’ouvrir le dossier plus largement : revoir les conditions d’attribution des grandes concessions, mesurer leurs retombées économiques et sociales, vérifier le respect des engagements pris par les exploitants et surtout garantir que les Camerounais ne deviennent pas étrangers sur leur propre territoire.

Parce qu’au fond, la question dépasse largement Ariane de Rothschild et Pierre Guerrini.

Elle concerne la manière dont le Cameroun organise, protège et valorise son propre patrimoine foncier.

MMINews

Mimi Mefo Info Francais (Editor)

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