Cameroon

Le professeur Alain Fogué alerte sur un possible génocide tribal au Cameroun

Le document a fuité des murs de la prison centrale de Kondengui, à Yaoundé, et il circule désormais sur les réseaux sociaux et dans les rédactions internationales. Signé de la main du professeur Alain Fogué Tedom, membre fondateur du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), il est adressé à onze destinataires : Paul Biya, António Guterres, Emmanuel Macron, Donald Trump, Benjamin Netanyahou, ainsi qu’aux institutions continentales et internationales (Union africaine, Union européenne, Francophonie, Commonwealth). L’objet de cette lettre ouverte datée du 2 septembre 2026 est sans équivoque : « Kamtophobie, bamiphobie ; Création d’un poste de Vice-Président nommé pour la conservation anticonstitutionnelle et antidémocratique d’un pouvoir familial et tribal : S’achemine-t-on vers un nouveau génocide Bamiléké au Cameroun ? »

Ce n’est pas la première fois que le professeur Fogué Tedom, enseignant en relations internationales et ancien membre du corps enseignant de l’École de Guerre de Yaoundé, s’exprime depuis sa cellule. Arrêté dans la nuit du 21 au 22 septembre 2020 lors des marches pacifiques du MRC, il a été torturé, selon ses propres déclarations, puis condamné par le Tribunal militaire de Yaoundé à sept ans de prison ferme . Un verdict que le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire a jugé illégal dans son avis N°63/2022, recommandant sa libération immédiate et l’indemnisation des préjudices subis . Le Cameroun n’a jamais appliqué cet avis.

Un contexte politique explosif

La lettre de Fogué Tedom intervient dans un contexte de tensions extrêmes. L’élection présidentielle du 12 octobre 2025 a été marquée par l’exclusion de Maurice Kamto, principal opposant au régime de Paul Biya. La candidature du leader du MRC, investi par le MANIDEM, a été invalidée par ELECAM au motif que le même parti aurait présenté deux candidats distincts : une justification que les partisans de Kamto qualifient de « manœuvre grossière » . Le Conseil constitutionnel a confirmé cette invalidation le 5 août 2025 .

Pour Alain Fogué Tedom, cette exclusion s’inscrit dans une logique plus large : celle d’une « kamtophobie » et d’une « bamiphobie » d’État, une hostilité systématique du pouvoir envers l’opposant et la communauté Bamiléké dont il est issu . Les chiffres donnent un relief particulier à cette accusation : selon les données démographiques, les Bamilékés et Bamouns représentent environ 22 à 24 % de la population camerounaise, soit la première communauté du pays . Pourtant, fait valoir le professeur, ils sont absents des postes stratégiques de l’État (défense, finances, sécurité) depuis l’indépendance.

Une réforme constitutionnelle au cœur des craintes

Le point de bascule, selon le document, est la création d’un poste de vice-président de la République. Le 2 avril 2026, le Parlement camerounais, dominé par le RDPC, s’est réuni en congrès pour voter une révision constitutionnelle modifiant les articles 5, 6, 7, 10, 53 et 66 de la loi fondamentale . Le nouveau texte stipule que le président de la République « peut être assisté d’un vice-président », nommé par lui et qu’il peut révoquer à tout moment. En cas de vacance du pouvoir (décès, démission ou empêchement définitif), c’est désormais ce vice-président, et non plus le président du Sénat, qui achèverait le mandat du chef de l’État .

Pour la présidence, il s’agit d’une « adaptation des institutions aux exigences de l’environnement » . Pour les opposants et de nombreux observateurs, c’est une manœuvre destinée à verrouiller la succession de Paul Biya, 93 ans, au pouvoir depuis 1982. Le professeur Jean Calvin Aba’a Oyono, cité par RFI, alertait sur une révision « unilatérale », « sans débat national préalable » de ce qui est en principe « la » question institutionnelle par excellence . Le texte ne précise pas les pouvoirs qui pourraient être délégués au vice-président, laissant planer le doute sur l’ampleur de la fonction. Plus significatif encore : il pourrait s’appliquer au mandat en cours, permettant à Paul Biya de désigner son suppléant jusqu’en 2032 .

Les accusations les plus graves

Au-delà de la critique institutionnelle, la lettre du professeur Fogué Tedom franchit un pas rhétorique en comparant la situation des Bamilékés à celle des Juifs d’Europe sous le régime nazi. Il cite les propos tenus le 4 février 2019 sur les antennes de la CRTV par Jean de Dieu Momo, alors ministre délégué à la Justice. Ce dernier, lui-même Bamiléké, avait déclaré : « En Allemagne, il y avait un peuple qui était très riche, qui avait tous les leviers économiques […] Ils (les Juifs) étaient d’une arrogance telle que le peuple allemand se sentait un peu frustré, puis un jour est venu au pouvoir un certain Hitler qui a mis ces populations dans les chambres à gaz […], il faut que les gens instruits comme M. KAMTO puissent savoir où ils emmènent leur peuple » . Ces propos avaient provoqué un incident diplomatique avec Israël et valu au gouvernement camerounais de présenter ses « sincères regrets » : sans pour autant sanctionner le ministre, qui est toujours en fonction .

Pour Fogué Tedom, cette déclaration, jamais démentie par le sommet de l’État, constitue un précédent glaçant : elle préfigure, selon lui, une logique d’élimination politique et communautaire qui n’ose pas dire son nom. Il rappelle également que la crise anglophone dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest a déjà fait des milliers de morts, plus de 850 000 déplacés internes et des centaines de milliers de réfugiés . À l’extrême-nord, Boko Haram a mené 714 attaques recensées en 2025, et 227 entre janvier et juin 2026 . Un pays sous tension multidimensionnelle, où la guerre de succession, écrit-il, « est déjà totale ».

L’analyse de MMINews

Le Cameroun vit une séquence politique dangereuse. À 93 ans, Paul Biya, au pouvoir depuis 44 ans, n’a ni préparé sa succession ni organisé un cadre institutionnel transparent pour l’après-Biya. La création d’un poste de vice-président, présentée comme une modernisation, ressemble surtout à une solution de contournement : elle permet au chef de l’État de désigner son dauphin sans passer par le verdict des urnes.

Dans ce contexte, la voix d’un prisonnier politique, aussi radicale soit-elle dans ses termes, dit quelque chose d’essentiel : que le débat sur la succession est si verrouillé que seule la dénonciation la plus extrême parvient à se faire entendre. Ce n’est pas seulement la communauté Bamiléké qui est en danger ; c’est la possibilité même d’une alternance pacifique au Cameroun.

MMINews

Mimi Mefo Info Francais (Editor)

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