L’analyse de Tientcheu Nouake, appuyée sur dix années de rapports de la Commission nationale anti-corruption, chiffre à 365,9 milliards de FCFA les préjudices cumulés recensés au Cameroun. Un montant déjà considérable, mais qui, selon l’auteur lui-même, ne représente qu’une fraction visible d’un problème beaucoup plus vaste, celui de l’écart entre les ressources mobilisées et les besoins réels des secteurs sociaux, estimé pour la seule année 2023 à 1 638 milliards de FCFA, soit plus de quatre fois le total décennal de la CONAC.

Ces chiffres prennent une résonance particulière lorsqu’on les replace dans le classement international. Selon l’Indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International, publié en février dernier, le Cameroun obtient un score de 26 sur 100 et se classe 142e sur 182 pays évalués, une position qui le maintient dans la catégorie des pays perçus comme fortement corrompus. Ce score reste nettement inférieur à la moyenne mondiale de 42 sur 100, et même à la moyenne de l’Afrique subsaharienne, qui s’établit à 32 sur 100. Le pays se retrouve ainsi au même niveau que le Nigeria et la Guinée, loin derrière des voisins régionaux comme le Sénégal, le Bénin ou la Côte d’Ivoire, et même derrière plusieurs pays d’Afrique centrale pourtant réputés peu performants sur ce terrain.
Ce positionnement n’est pas qu’un symbole statistique. Il se traduit concrètement dans ce que l’analyse de Tientcheu Nouake documente sur le terrain camerounais, à commencer par un secteur de la santé dont les investissements publics ont chuté de 44 % entre 2020 et 2023, ne couvrant plus que 49 % des besoins essentiels, avec un déficit annuel avoisinant 765 milliards de FCFA. L’éducation de base n’est pas épargnée non plus, avec des financements en recul de 28,5 % sur la même période. Derrière ces pourcentages se cachent des hôpitaux sans équipements, des écoles sans infrastructures suffisantes, et des familles contraintes de payer de leur poche ce que l’État aurait dû garantir.
Transparency International rappelle par ailleurs que des scores durablement bas s’accompagnent généralement de contre-pouvoirs fragiles, d’une justice perçue comme politisée et de failles persistantes dans la transparence de la gestion publique. Un diagnostic qui colle à la réalité institutionnelle camerounaise, où les rapports de la CONAC, aussi utiles soient-ils, peinent à se traduire en sanctions effectives contre les hauts responsables mis en cause. La corruption ne se limite donc pas à des cas isolés de détournement : elle s’inscrit dans une chaîne de décisions budgétaires qui prive durablement les Camerounais des services essentiels auxquels ils ont droit.
Comme le souligne l’analyste, la vraie question n’est pas seulement de recenser les milliards perdus, mais de comprendre pourquoi l’argent public disponible n’atteint jamais, en priorité, les secteurs qui en ont le plus besoin.