Le Cameroun devra plus que doubler ses efforts industriels pour espérer franchir le cap de l’émergence d’ici 2035. C’est le constat sévère de l’économiste Narcisse Palissy Chassem Tchatchum dans son ouvrage Le train de vie de l’État, comment les dépenses publiques influent sur l’ambition d’émergence du Cameroun à l’horizon 2035. Appuyé sur des données de la Banque mondiale, il estime que la croissance manufacturière devra atteindre 5,5 % par an (contre 2,2 % initialement prévus) pour rattraper le retard accumulé. En clair, quinze ans de slogans et de projets mal ficelés ont creusé un gouffre entre les ambitions affichées et la réalité.
Le tableau est sombre : au lieu de progresser, la part de l’industrie manufacturière dans le PIB a reculé à 13,9 % en 2024, contre 14,5 % en 2010. Cette érosion n’est pas qu’une statistique abstraite. Elle se traduit par des milliers d’emplois manqués pour les jeunes diplômés, des PME en difficulté faute d’un tissu industriel solide, et une dépendance accrue aux importations qui étranglent le pouvoir d’achat des ménages. Derrière les grands discours sur l’émergence, la réalité quotidienne est faite de chômage, de précarité et d’exode massif vers l’étranger.
Pendant que le Cameroun s’enlise, d’autres pays africains montrent que des choix différents portent leurs fruits. L’Éthiopie attire des investisseurs textiles dans ses zones industrielles, créant des milliers d’emplois. Le Rwanda, grâce à une gouvernance plus rigoureuse, stimule son secteur manufacturier et diversifie son économie. Ces réussites prouvent que l’émergence n’est pas une chimère africaine, mais le résultat de décisions politiques courageuses. À l’inverse, au Cameroun, les dépenses de prestige et la corruption continuent de siphonner les ressources qui devraient financer les infrastructures, l’énergie ou l’innovation.
À dix ans de l’échéance, la Vision 2035 semble déjà compromise. Au-delà des chiffres, c’est une génération entière qui risque d’être sacrifiée si le pays persiste dans cette trajectoire. La question n’est plus seulement économique : elle est sociale et politique. Les Camerounais continueront-ils à payer le prix d’une gouvernance de rente, ou l’État saura-t-il enfin rompre avec ses habitudes pour engager les réformes qui donneraient aux jeunes une perspective autre que l’exil ou la survie au jour le jour ? La réponse à cette question déterminera si 2035 sera une étape d’émancipation ou un rendez-vous manqué de plus.

