Mercredi 21 octobre, sur le plateau d’A1 TV, à la suite des violences survenues au lycée technique de Nsam, à Yaoundé, le Dr Walter Chuo a proposé de démettre le proviseur de l’établissement et d’affecter les surveillants généraux « loin, à Mora par exemple ». Une sortie qui a rapidement suscité des réactions sur les réseaux sociaux et remis au centre des discussions la perception de certaines localités par des responsables et des soutiens du pouvoir.

Au-delà de la polémique née du drame de Nsam, ces propos posent une question plus profonde : pourquoi l’affectation dans une ville comme Mora peut-elle être présentée comme une sanction administrative ?
Le Dr Walter Chuo n’est pas un intervenant anonyme dans le débat public. Enseignant-chercheur et personnalité proche du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), il est connu pour ses prises de position en faveur du régime. Sa déclaration dépasse donc le simple commentaire sur la gestion des violences en milieu scolaire. Elle renvoie à une représentation du territoire national dans laquelle certaines villes, notamment celles éloignées des grands centres urbains, sont assimilées à des lieux de relégation pour les fonctionnaires jugés indésirables.
Présenter Mora comme une punition, c’est dévaloriser ceux qui y vivent. La formule n’est pas anodine. Elle suggère qu’être envoyé dans cette ville de la région de l’Extrême-Nord constitue une épreuve dont il faudrait se protéger ou une humiliation qu’il faudrait subir. Pourtant, Mora est une ville camerounaise où des familles vivent, où des agents publics exercent leurs fonctions et où des enfants fréquentent les établissements scolaires. Pour ces populations, entendre leur localité citée comme une destination punitive revient à voir leur cadre de vie publiquement déprécié.
Cette perception est également en contradiction avec les ambitions de développement régulièrement affichées par les autorités. Un pays qui aspire à l’émergence ne peut durablement considérer certaines parties de son territoire comme des destinations de second rang. Les citoyens de Mora ont droit, au même titre que ceux de Douala, Yaoundé ou Bafoussam, à des services publics de qualité, à des infrastructures adaptées et à des perspectives de développement. Les localités confrontées à davantage de difficultés devraient bénéficier d’investissements et d’un accompagnement renforcés, plutôt que d’être associées à une sanction professionnelle.
L’éducation illustre particulièrement cette contradiction. Si une affectation à Mora est présentée comme une punition, quel signal est envoyé aux enseignants et aux autres agents publics appelés à y servir ? Le risque est de renforcer les réticences à rejoindre ces localités, alors qu’elles ont précisément besoin de personnels qualifiés, engagés et motivés. Le service public ne devrait pas devenir un instrument de représailles, encore moins au détriment des populations qui dépendent de son bon fonctionnement.
L’ironie mérite aussi d’être relevée. En sa qualité d’agent de l’éducation, le Dr Walter Chuo pourrait lui-même être appelé, un jour, à servir dans une localité éloignée des grandes métropoles. Une telle affectation devrait relever des nécessités du service et de l’exercice normal des responsabilités professionnelles, non d’une logique d’humiliation. Pour un universitaire, la découverte et le service des différentes composantes du territoire national devraient constituer une exigence professionnelle et citoyenne.
Jeudi matin, A1 TV a précisé que les propos tenus sur son antenne n’engageaient que leur auteur. Cette mise au point clarifie la position de la chaîne, mais elle ne répond pas au fond du problème.
La question demeure : le RDPC et les personnalités qui défendent le pouvoir sont-ils prêts à rompre avec cette représentation hiérarchisée du territoire, où certaines villes sont implicitement considérées comme moins désirables que d’autres ? Mora, comme toutes les localités parfois réduites à des lieux d’exil administratif, doit être reconnue pour ce qu’elle est : une partie intégrante du Cameroun, dont les habitants méritent respect, considération et services publics de qualité.