Une enquête de la plateforme Statista place le Cameroun parmi les pays les plus touchés par l’accaparement de terres : plus de 8 % de sa superficie (soit environ 4 millions d’hectares (40 000 km²) acquis par des intérêts étrangers entre 2000 et 2024) seraient désormais sous contrôle d’investisseurs non résidents.
Ce transfert massif de foncier ne relève pas d’un phénomène homogène : il prend la forme de concessions forestières, d’extractions minières et surtout d’investissements agro-industriels (huile de palme, grandes plantations destinées à l’exportation) qui transforment l’usage des sols et les relations entre populations rurales, État et entreprises.
Économie réelle et déséquilibres régionaux :
Les investisseurs attirés par la stabilité foncière et les larges superficies exportent des chaînes de valeur loin des économies locales : le bénéfice fiscal et l’emploi créés localement sont souvent moindres que les impacts environnementaux et la perte d’accès à la terre pour les petits producteurs. Des études et cartographies internationales montrent que ces pratiques fragilisent la souveraineté alimentaire et accentuent les inégalités régionales, car les terres les plus fertiles sont préférentiellement cédées à des usages industriels orientés vers l’export.
Conséquences sociales et environnementales :
La conversion de forêts et de terres agricoles en monocultures d’exportation réduit la biodiversité, altère les services écosystémiques (régulation du climat, qualité des sols, disponibilité de l’eau) et accroît la vulnérabilité des ménages paysans qui perdent souvent leurs pâturages et parcelles. Les conflits autour des compensations, des droits coutumiers et des expropriations forment désormais une part importante des contentieux ruraux. Les exemples camerounais, documentés depuis plus d’une décennie, montrent des cas récurrents de dépossession et de marginalisation des communautés locales.
Cadre réglementaire et gouvernance : des failles exploitables
Le Cameroun dispose de textes sur le foncier et d’un environnement d’investissement proactif ; mais l’opacité des concessions, la faiblesse des mécanismes de consultation communautaire et le déficit d’un cadastre moderne facilitent les opérations de grande échelle sans garanties suffisantes pour les populations affectées. Les experts soulignent que, sans réformes renforçant la transparence, la tenue d’études d’impact indépendantes et des mécanismes effectifs de recours, le pays risque d’échanger souveraineté foncière contre recettes fiscales ponctuelles.
Quelles pistes pour conjuguer investissement et résilience ?
Pour que ces terres servent réellement le développement national, trois chantiers prioritaires apparaissent : moderniser le cadastre et rendre publiques les concessions ; imposer des évaluations environnementales et sociales contraignantes et participatives ; promouvoir des modèles agricoles inclusifs (pépinières locales, partenariats contractuels équilibrés, transformation locale). Des initiatives publiques et celles de la société civile montrent que des compromis sont possibles, mais ils exigent volonté politique et renforcement des capacités locales.
Un choix stratégique :
L’accaparement de terres n’est pas seulement une question agraire : c’est un choix stratégique pour l’avenir économique du Cameroun. Le pays peut soit exporter ses ressources et importer son alimentation, soit orienter les investissements vers des projets qui consolident l’emploi rural, la sécurité alimentaire et la préservation des écosystèmes. Le débat est engagé ; l’enjeu est de taille : préserver la capacité du Cameroun à décider de son propre développement.

