Dans une lettre poignante publiée il y a quelques heures, Issa Tchiroma Bakary a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle de 2025. Un appel au changement, à l’unité nationale, à la démocratie véritable. Un discours aux accents républicains, porteur d’espoir pour certains, mais empreint d’ambiguïtés pour d’autres. Car derrière les grandes déclarations de principe, une question demeure : l’homme est-il crédible dans ce rôle de pourfendeur du régime qu’il a lui-même servi avec zèle pendant des décennies ?
Issa Tchiroma Bakary ne sort pas de nulle part. Ancien ministre de la Communication et fidèle parmi les fidèles de Paul Biya, il a été, pendant des années, la voix officielle d’un pouvoir qu’il critique aujourd’hui avec virulence. En sa qualité de porte-parole gouvernemental, il s’est illustré par une défense inflexible du régime, au moment même où l’opposition dénonçait la dérive autoritaire, l’impunité et la misère croissante de la population.
Des positions controversées sur les drames du pays
Certains faits sont encore présents dans les mémoires. En 2018, alors qu’une vidéo glaçante faisait le tour du monde, montrant des soldats exécuter froidement une femme avec son enfant au dos dans l’Extrême-Nord, Issa Tchiroma était monté au créneau, non pour exiger justice, mais pour affirmer que la scène s’était déroulée… au Mali. Une position que beaucoup ont vécue comme un déni de vérité, un mépris envers les victimes, et un abandon symbolique de ses propres concitoyens.
Le même silence a régné sur un autre dossier brûlant : la crise anglophone. Depuis 2016, deux régions du pays sont secouées par une guerre larvée, qui a causé des milliers de morts et déplacé des centaines de milliers de personnes. Durant tout ce temps, alors qu’il occupait des fonctions ministérielles, Issa Tchiroma Bakary est resté discret, évitant soigneusement les sujets qui fâchent. Aucun mot fort, aucun geste politique, aucune prise de position pour appeler à un dialogue sincère ou pour condamner les abus.
Une candidature tardive et un timing qui interroge
C’est donc cette même figure, hier pilier du pouvoir, qui se présente aujourd’hui en champion du renouveau démocratique. Et c’est là que le bât blesse. Car la rupture qu’il proclame intervient bien tard. Pourquoi ce revirement maintenant ? Pourquoi avoir attendu que Paul Biya achève un septennat de plus (le 42e de son règne) pour prendre ses distances et se porter candidat contre un régime qu’il a aidé à consolider ?
Le moment choisi pour sa déclaration interroge. Certains y voient une stratégie calculée : se poser en recours au crépuscule d’un régime affaibli, sans jamais avoir véritablement affronté le système de l’intérieur. D’autres parlent de conversion opportuniste, dictée par le calendrier politique plus que par une prise de conscience sincère.
Un discours en décalage avec les actes
Son manifeste est long, structuré, empreint de gravité. Il parle de justice, de jeunesse, de réforme du système électoral. Mais peut-on porter un projet de rupture quand on a été si longtemps l’architecte de l’ordre établi ? Peut-on incarner la vérité quand on a été le messager officiel du déni ? L’ancien ministre appelle à une démocratie qui “rend des comptes”. Mais a-t-il, lui-même, rendu des comptes sur ses prises de position passées ?
Il faudra plus qu’un discours, aussi bien écrit soit-il, pour convaincre une jeunesse désabusée, des régions meurtries et des familles en deuil. Le doute plane : Issa Tchiroma Bakary est-il le bon messager pour ce moment de bascule qu’il appelle de ses vœux ?
Une opinion encore prudente
Sur les réseaux sociaux, les réactions sont partagées. Certains saluent une prise de parole forte et un positionnement audacieux. D’autres rappellent avec amertume son rôle passé, son silence devant les drames nationaux, et son alignement constant au régime de Yaoundé.
Dans les quartiers populaires de Maroua, sa région d’origine, les langues se délient. “On ne peut pas avoir mangé à la table du roi pendant trente ans et venir aujourd’hui nous parler comme un prophète”, glisse un commerçant du marché central.
Un message sous surveillance
Au fond, la candidature d’Issa Tchiroma Bakary ne pose pas seulement la question de sa sincérité. Elle soulève un débat plus large : peut-on se réinventer politiquement après avoir incarné, si longtemps, le système que l’on dénonce aujourd’hui ? Le pardon politique existe-t-il sans bilan, sans autocritique ?
À ce jour, l’ex-ministre n’a pas encore expliqué pourquoi il a continué à servir un régime qu’il accuse désormais de dérive et d’échec. Tant qu’il ne répondra pas à cette question de manière transparente, il lui sera difficile de rallier durablement la confiance d’une population qui a, plus que jamais, besoin de clarté.

