Douala vit ce vendredi 5 juin une journée de tension dans le quartier historique de Deido. Des centaines de membres du peuple Sawa, vêtus de noir en signe de deuil, ont bravé la peur pour manifester leur rejet d’une décision administrative qui, selon eux, piétine leurs droits ancestraux sur leur propre terre.
Tout est parti d’un communiqué du sous-préfet de Douala 1er, Heungap Arnaud, annonçant des consultations en vue de la désignation de chefs de 3e degré dans deux localités : Bonalembe à Akwa, et le quartier Grand Moulin, dans le village Bonateki. C’est cette seconde désignation qui a mis le feu aux poudres. Le Ngondo, Assemblée traditionnelle du peuple Sawa, a dénoncé avec vigueur cette initiative dans un communiqué publié le 1er juin, exprimant sa profonde affliction et sa stupéfaction face à une décision jugée contraire aux règles de l’organisation coutumière Sawa.
Le nœud du problème est simple mais profond : les chefs Sawa estiment que Grand Moulin est un quartier relevant déjà de la chefferie de Bonateki, dotée d’un chef de 3e degré installé depuis le début des années 1950. Selon eux, Grand Moulin n’a toujours eu que des chefs de bloc qui prêtaient allégeance au chef de Bonateki, et non des chefs traditionnels légalement installés. Créer une nouvelle chefferie à cet endroit reviendrait donc, à leurs yeux, à morceler leur territoire pour y installer un allogène (un non-autochtone) à la tête d’une entité traditionnelle Sawa.
Le Ngondo a mis en garde contre les conséquences de telles initiatives sur la cohésion sociale, précisant que « la patience du peuple Sawa a des limites ». Son président, Gaston Mbodi Épée, a appelé les Camerounais à préserver l’unité nationale et à éviter toute action susceptible de fragiliser la paix sociale dans le Littoral.
Cette position n’est pourtant pas sans nuance sur le plan juridique. Le sous-préfet a agi en se fondant sur la loi N°77/245 du 15 juillet 1977, dont l’article 12 l’autorise à présider les consultations préalables à la désignation de chefs de 3e degré. Il a précisé qu’il s’agissait de consultations, et non d’une installation directe le rapport final étant destiné au préfet du Wouri. D’autres analystes relèvent qu’en milieu urbain, chaque quartier distinct peut légalement avoir son propre chef de 3e degré.
Mais la subtilité juridique ne convainc pas les autorités traditionnelles Sawa, qui perçoivent dans cette démarche une menace existentielle. Ce vendredi matin, à l’appel du chef de la chefferie de Bonassama, les populations se sont d’abord rassemblées dans l’enceinte de la chefferie avant de se déplacer en masse vers Bonateki. Plusieurs grandes figures traditionnelles Sawa ont fait le déplacement pour afficher leur solidarité.
Ce conflit n’est pas nouveau dans le paysage doualais. Ce n’est pas la première fois que la question de la désignation d’un chef allogène à la tête d’une entité traditionnelle Sawa enflamme la capitale économique. Un cas similaire avait déjà agité Bonabéri, lorsqu’un fils de feu Tanko Amadou avait été désigné chef de 3e degré à Besseke à Douala 4e, provoquant une forte contestation des populations autochtones qui estimaient perdre toute souveraineté sur leur territoire.
La question de fond demeure entière : comment réconcilier la réalité d’une métropole cosmopolite de plusieurs millions d’habitants avec les droits coutumiers des peuples autochtones sur leurs terres d’origine ? À Douala, cette tension entre administration et tradition est loin d’être résolue.
Gilles Noubissie
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