Cameroon

Entreprises publiques : 12 milliards de salaires pour des dirigeants, un rendement famélique pour l’État

L’écart est vertigineux. Chaque année, l’État camerounais verse plus de 12 milliards de FCFA de salaires aux dirigeants de ses entreprises publiques. En retour, ces mêmes entités ne lui rapportent guère plus de 45 milliards de FCFA de dividendes annuels. Un ratio qui interroge, alors que le contribuable a injecté près de 1 900 milliards dans ce portefeuille et que la dette cumulée de ces structures dépasse désormais les 4 500 milliards.

Le nouveau barème de rémunération publié par le ministère des Finances, qui officialise le classement des entreprises publiques pour la période 2022-2024, n’a fait que consacrer une anomalie systémique : au Cameroun, le salaire des mandataires sociaux est indexé sur la taille de la structure, pas sur sa performance financière ni sa capacité à dégager des bénéfices pour l’actionnaire unique qu’est l’État.

Un cadre réglementaire aux intentions louables

Il faut remonter aux lois n°2017/011 et n°2017/010 du 12 juillet 2017, complétées par les décrets présidentiels n°2019/321 et n°2019/322, pour comprendre l’architecture du système. L’objectif affiché par le chef de l’État était de sortir de l’anarchie managériale et d’introduire un principe de responsabilisation.

Le mécanisme est simple : le ministère des Finances isole une variable sur une période triennale. Pour les entreprises publiques, c’est le chiffre d’affaires moyen qui détermine la catégorie : la première étant réservée à celles qui dépassent les 100 milliards FCFA. Pour les établissements publics, c’est le volume budgétaire qui prévaut.

Sur le papier, l’ambition était noble : assainir le train de vie des entités, créer une saine émulation pour stimuler la croissance interne, et aligner la rémunération des dirigeants sur le poids réel de la structure qu’ils encadrent. Dans les faits, la mécanique administrative a transformé cette recherche d’efficacité en un simple outil de revalorisation de la rente.

Sept poids lourds, des fortunes diverses

Le classement 2026 du ministère des Finances place sept entreprises en première catégorie : Camtel, Alucam, Socadel (ex-Eneo), le Port autonome de Douala (PAD), Sodecoton, Sonara et la Société nationale des hydrocarbures (SNH).

Camtel reste la figure de proue, avec 177,9 milliards FCFA de chiffre d’affaires en 2023, en hausse de 17,79 %. Le PAD connaît la trajectoire la plus spectaculaire : passé de la troisième catégorie en 2020 à la première en 2026, ses comptes 2024 affichent 114,19 milliards de chiffre d’affaires et 12,56 milliards de résultat net. En 2025, le chiffre d’affaires consolidé du groupe est monté à 119,61 milliards.

Mais tous ne brillent pas par leur performance. Alucam, malgré son accession à la première catégorie, a vu son chiffre d’affaires reculer de 10 % en 2024, à 94,4 milliards. L’entreprise publique a enregistré une perte de 23,7 milliards FCFA la même année. Sonara, la raffinerie nationale, affichait un chiffre d’affaires de 384,164 milliards en 2022, mais reste lourdement endettée. Selon le FMI, la SONARA représentait à elle seule 83,3 % de la dette extérieure et 68,5 % de la dette intérieure des entreprises publiques retenues dans l’échantillon.

Un portefeuille sous perfusion

La réalité des chiffres issus de la période d’évaluation (2022-2024) est sans appel. Derrière les chiffres d’affaires cumulés vertigineux (plus de 4 600 milliards sur le triennat) se cache une fragilité comptable structurelle.

Le stock de dette cumulée des entreprises publiques franchit la barre des 4 500 milliards FCFA, selon le FMI. Une dette portée à plus de 96 % par un triumvirat d’entités en crise de liquidité : SONARA, Camair-Co et, plus récemment, Socadel. La société d’électricité, renationalisée en mai 2026, a hérité d’une dette estimée à environ 800 milliards FCFA. Ce montant n’est pas compris dans l’encours officiel de la dette des entreprises et établissements publics, évalué à 923 milliards.

Le FMI a tiré la sonnette d’alarme : « Cette évolution transfère vers le budget national des charges structurelles non résolues, dans un contexte où les marges de manœuvre budgétaires restent étroites ».

Pour maintenir l’illusion d’une continuité de service, le Trésor public a injecté environ 380 milliards FCFA de subventions d’exploitation et d’équilibre sur la seule période d’évaluation. Et le gouffre ne se limite pas aux subventions directes. La Chambre des comptes de la Cour suprême a révélé qu’en 2024, sur un total de 1 911 milliards FCFA de subventions d’État aux entreprises publiques, seuls 55,75 milliards ont fait l’objet d’un contrôle effectif. Soit à peine 3 %.

Le mirage des dividendes

L’État camerounais a investi plus de 1 900 milliards FCFA de participations dans ce portefeuille. Pourtant, le rendement est dérisoire. En 2024, année haute, le gouvernement a perçu 55,85 milliards de dividendes, soit un rendement de 2,92 % sur les capitaux investis.

Plus de 74 % de cette somme provient de seulement deux entreprises : la SNH et le PAD. La SNH a servi à l’État un dividende brut de 20 milliards FCFA en 2023 (au titre de 2022). Le PAD a distribué 12,56 milliards de résultat net en 2024. Le reste du portefeuille (Camtel, Sodecoton, la CDC, Camwater et bien d’autres) ne verse quasiment rien ou affiche des résultats négatifs.

Camair-Co, la compagnie aérienne nationale, a certes réduit sa perte à 4,7 milliards FCFA en 2025, mais reste structurellement déficitaire et dépendante des subventions publiques. La Cameroon Development Corporation (CDC), l’agro-industrie d’État dans les régions anglophones, est en quasi-faillite depuis le début de la crise sécuritaire.

Un système qui récompense la taille, pas la performance

Le cœur du problème réside dans la logique même du système de rémunération. Les dirigeants des entreprises de première catégorie perçoivent un salaire mensuel de 13,557 millions FCFA, tandis que ceux de seconde catégorie touchent 7,028 millions. Des montants confortables, indexés sur le chiffre d’affaires, sans aucun lien avec la rentabilité ou la capacité à verser des dividendes.

Ainsi, un dirigeant d’Alucam, entreprise déficitaire, est mieux rémunéré que le patron du PAD, qui dégage pourtant des bénéfices et reverse des dividendes à l’État. Un non-sens économique qui vide de sa substance le principe de responsabilisation voulu par les réformes de 2017.

Une bombe à retardement

L’addition est lourde. La dette publique officielle du Cameroun atteint 15 607 milliards FCFA à fin juin 2026, soit 44,2 % du PIB. Mais dans l’ombre, les passifs cachés (dette de la Socadel (800 milliards), celle des communes envers le FEICOM (121 milliards) et les passifs conditionnels des PPP (4 895 milliards) ) pourraient un jour basculer sur le budget de l’État. L’addition théorique de ces risques atteint 2 087 milliards.

L’économie camerounaise est-elle assise sur une poudrière ? La question mérite d’être posée. Le FMI recensait 68 entreprises dans le portefeuille public en 2025, dont 47 entièrement publiques et 21 à participation minoritaire. Leur dette cumulée, qui atteint 13,8 % du PIB, grève les finances publiques et réduit les marges de manœuvre budgétaires de l’État.

Le nouveau barème du ministère des Finances, en officialisant un système qui récompense la taille plutôt que la performance, ne fait qu’aggraver une situation déjà intenable. À l’aube de l’exercice 2027, une réforme en profondeur s’impose. Elle devra rompre avec la logique de la rente et instaurer un véritable lien entre rémunération des dirigeants et performance économique. L’enjeu est de taille : préserver le patrimoine public et restaurer la confiance des contribuables dans la gestion de leurs entreprises.

MMINews

Mimi Mefo Info Francais (Editor)

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