La Banque africaine de développement (BAD) table sur une accélération de l’économie camerounaise à 4 % en 2026, contre 3,7 % l’année précédente. L’agriculture, les industries manufacturières et extractives, les transports, ainsi que les investissements et la consommation publics devraient soutenir cette progression, qui pourrait atteindre 4,1 % en 2027.
Des chiffres encourageants, à première vue. Mais ils masquent une réalité plus complexe : le Cameroun peine à transformer ses investissements en croissance durable. Et le gouffre entre les ressources mobilisées et les résultats obtenus ne cesse de s’élargir.
Sur le plan macroéconomique, plusieurs indicateurs se sont améliorés. L’inflation est passée de 4,5 % en 2024 à 3,4 % en 2025, poursuivant une tendance baissière amorcée après les pics de 7,4 % enregistrés en 2023. Le déficit budgétaire a reculé à 1,2 % du PIB en 2025, selon les données de la BAD.
Mais ces progrès restent fragiles. Le déficit budgétaire devrait remonter à 1,9 % du PIB en 2026, et les besoins de financement de l’État pour l’exercice 2026 sont estimés à 3 104,2 milliards FCFA, contre 2 236,5 milliards en 2025. Une augmentation de près de 40 % en un an.
Le principal défi reste le financement du développement. Les recettes fiscales du Cameroun ne représentaient que 13,3 % du PIB en 2025, un niveau très inférieur au seuil de référence de 17 % fixé par la CEMAC. Pourtant, ce ratio a progressé : il est passé de 10 % en 2000 à 13,3 % aujourd’hui. Une avancée, certes, mais insuffisante au regard des besoins.
Pour l’économiste Sileyman, cette difficulté renvoie aux faiblesses structurelles de l’économie camerounaise. « C’est justement parce que notre économie ne produit pas principalement les produits industriels à forte valeur ajoutée que nous connaissons des déficits de notre balance commerciale et, par ricochet, de notre balance des paiements », explique-t-il.
Pour financer ses investissements, le Cameroun doit donc continuer à mobiliser des ressources extérieures. En 2026, 60,6 % des emprunts prévus devraient provenir du marché financier international, contre 24,2 % du marché régional. Une dépendance qui accroît l’exposition du pays aux conditions des marchés internationaux.
« Si l’État ne collecte pas suffisamment les impôts et que notre économie n’exporte pas suffisamment pour engranger les devises et respecter nos engagements internationaux, les bailleurs de fonds peuvent suspendre les décaissements futurs », avertit Sileyman.
Mais la question ne se limite pas à trouver de l’argent. Encore faut-il que les ressources mobilisées produisent les résultats attendus. Selon la BAD, le « gap d’efficience » des investissements publics atteint 50 % au Cameroun. Concrètement, sur 100 dollars dépensés en investissements publics, 50 dollars sont gaspillés ou ne se traduisent pas en capital productif.
L’institution panafricaine illustre cette situation par des exemples édifiants : six projets n’ayant pas abouti sur six tentatives dans les universités, et neuf projets sur onze au sein de la Communauté urbaine de Douala. Dans les ministères, huit dossiers sur onze accusent des retards.
La BAD relève également des vulnérabilités persistantes dans la gestion des finances publiques : inexistence d’un compte unique du Trésor, non-publication des états financiers des entreprises publiques, retards dans l’exécution des projets d’investissement.
Le Budget d’investissement public (BIP) peine à atteindre la cible de 40 % du budget prévue à l’horizon 2030. En 2026, il ne représente encore que 23,4 % de l’enveloppe globale de l’État, dont le budget total a été voté à 8 816,4 milliards FCFA.
Le gouvernement reconnaît lui-même plusieurs contraintes : l’appropriation insuffisante des procédures de contractualisation, d’exécution et de suivi des projets par certaines collectivités territoriales décentralisées, le démarrage tardif de chantiers dont les contrats sont pourtant déjà notifiés, ainsi que l’abandon de plusieurs projets.
La BAD est pourtant claire : combler ce gap d’efficience générerait d’importants dividendes économiques et budgétaires, ce qui équivaudrait à augmenter les investissements dans les infrastructures sans requérir de ressources budgétaires supplémentaires.
Autrement dit, le Cameroun pourrait améliorer les résultats de ses infrastructures jusqu’à 50 % en s’alignant simplement sur les meilleures pratiques internationales en matière de planification, de sélection et d’exécution des projets.
La BAD recommande ainsi au Cameroun de renforcer la mobilisation des ressources intérieures, d’améliorer la discipline budgétaire et la gouvernance, mais aussi de diversifier les sources de financement.
Elle insiste également sur la nécessité de réformes transformatrices : réhabilitation de la Société nationale de raffinage, création d’une nouvelle raffinerie à Kribi, transformation d’autres produits, production locale d’engrais. Autant de chantiers qui pourraient, à terme, réduire la dépendance du pays aux importations et améliorer sa balance commerciale.
La prévision de croissance à 4 % en 2026 est une bonne nouvelle. Mais elle ne doit pas faire oublier les défis structurels qui entravent le développement du Cameroun. Tant que la moitié des investissements publics continuera de s’évaporer en route, tant que les recettes fiscales resteront en deçà des standards régionaux, et tant que la dépendance aux marchés financiers internationaux s’accentuera, cette croissance restera fragile.
Le Cameroun dispose d’atouts considérables : première économie de la CEMAC, ressources naturelles abondantes, potentiel agricole. Mais pour les transformer en développement durable, il lui faudra plus que des prévisions optimistes. Il lui faudra une véritable révolution dans la gestion de ses finances publiques et de ses investissements.
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