Chaque rentrée économique a son lot de chiffres. Celle du Groupement inter-patronal du Cameroun (GECAM), tenue ce jeudi, en a livré suffisamment pour remplir plusieurs rapports d’experts. Mais au-delà des statistiques, c’est une image d’ensemble qui se dessine, celle d’une économie prise en étau entre des chocs qu’elle ne maîtrise pas et des choix budgétaires qu’elle continue de subir.

Premier constat, le pays reste pris au piège de sa propre dépendance pétrolière, alors même qu’il produit du brut. Quand le baril grimpe à 126 dollars sous l’effet de la crise du détroit d’Hormuz, le Cameroun n’en profite pas comme on pourrait l’imaginer : il importe l’essentiel des carburants raffinés que consomment ses véhicules et ses usines, si bien que la flambée des prix lui coûte plus qu’elle ne lui rapporte. Résultat, les recettes pétrolières ont chuté de 35 % au premier trimestre, sur un budget 2026 construit autour d’un baril à 62 dollars, un calcul aujourd’hui totalement dépassé par la réalité du marché.
Sur le terrain de l’investissement public, le décrochage est encore plus brutal. Un taux d’exécution de 2,2 % au premier trimestre, cela signifie concrètement que la quasi-totalité des chantiers censés démarrer cette année n’ont tout simplement pas reçu les fonds prévus. Le Gecam y voit la conséquence d’une dérive amorcée depuis une décennie, où le fonctionnement de l’État grignote peu à peu la part réservée aux infrastructures.
Le secteur de l’énergie illustre bien ce décalage entre les annonces et le vécu des entreprises. Le barrage de Nachtigal, sur la Sanaga, a pourtant atteint sa pleine puissance de 420 mégawatts au premier trimestre 2025, après un investissement d’environ 656 milliards de FCFA porté par EDF, la Société financière internationale et l’État camerounais. Ce chantier, présenté comme la plus grande centrale hydroélectrique indépendante d’Afrique, devait couvrir près d’un tiers des besoins électriques du pays. Deux ans après la mise en service complète, deux entreprises sur trois continuent pourtant de fonctionner au groupe électrogène, à un coût pouvant atteindre sept fois le tarif industriel. Le réseau de transport et de distribution, resté à la traîne malgré la nationalisation d’Eneo, semble ne pas avoir suivi le rythme de la production.
Le crédit bancaire raconte une histoire similaire de resserrement. Moins d’argent prêté aux entreprises au premier trimestre 2026 qu’un an plus tôt, et un taux débiteur qui grimpe, alors que l’État lui-même continue d’emprunter massivement sur le marché des bons du Trésor, au risque d’évincer le secteur privé qu’il appelle par ailleurs à investir davantage.
Sur le commerce extérieur enfin, la facture reste lourde : plus de 2 100 milliards de FCFA de déficit en 2025, avec des importations de riz et de poisson qui continuent de grimper malgré des années de discours sur l’autosuffisance alimentaire. Le Gecam distingue toutefois l’informel de survie, qu’il ne condamne pas, de l’informel organisé à grande échelle, qu’il qualifie ouvertement de fraude fiscale, un secteur qui emploie pourtant plus d’un travailleur non agricole sur deux dans le pays.
Le message que porte le patronat est finalement simple : les grands projets structurants existent, Nachtigal en est la preuve, mais leurs bénéfices peinent à se traduire en gains concrets pour les entreprises formelles, qui continuent de payer le prix fort d’un environnement resté largement inchangé.