C’est une décision qui pourrait marquer un tournant dans la gouvernance budgétaire du Cameroun. Le président Paul Biya a instruit la suppression des lignes budgétaires 65 et 94 à partir de l’exercice 2026. Ces lignes, représentant à elles deux près de 500 milliards de FCFA par an, sont depuis des années au cœur de vives polémiques pour leur opacité, leur mauvaise gestion et les soupçons de détournements massifs qui y sont liés.
La ligne 94, officiellement dédiée aux interventions en investissements, est censée couvrir les charges imprévues de l’État dans ce domaine. Montant annuel estimé : 95 milliards de FCFA. Pourtant, selon l’homme politique Jean Robert Wafo, dans une tribune publiée en 2022, cette ligne est devenue un véritable fourre-tout opaque, où les critères de sélection des projets, les montants alloués, et même l’identité des bénéficiaires restent largement inconnus.
Quant à la ligne 65, censée couvrir les dépenses de fonctionnement exceptionnelles, elle pèserait à elle seule environ 400 milliards de FCFA par an. Elle serait le théâtre de missions fictives, évacuations sanitaires douteuses, et ordres de mission abusifs, au point que de nombreux agents publics en auraient fait une source parallèle d’enrichissement.
Paul Biya a également prescrit un audit approfondi de ces deux lignes. Une opération qualifiée par certains d’électrochoc administratif, avec plus de 1 790 fonctionnaires et agents de l’État convoqués au ministère des Finances pour fournir des explications. Mais au-delà de la volonté affichée de transparence, des interrogations politiques majeures se posent.
Dans sa tribune, Jean Robert Wafo avance plusieurs hypothèses :
Première : Si l’audit va jusqu’à son terme, avec des procédures judiciaires respectueuses du droit, des biens colossaux pourraient être saisis, et l’État renfloué.
Deuxième : Paul Biya chercherait à déléguer la responsabilité du chaos financier, en laissant entendre qu’il aurait été tenu à l’écart des malversations. Il s’agirait alors de livrer des coupables au “bûcher” de l’opinion publique, y compris certains proches jadis intouchables, voire des opposants ayant bénéficié de ces lignes.
Troisième (et la plus risquée) : L’audit n’est suivi d’aucune suite judiciaire, ce qui pourrait être perçu comme une mascarade de plus, un signal d’impunité aggravée, dans un contexte où les camerounais attendent toujours des réponses sur les scandales de la CAN 2021 et de la gestion des fonds Covid-19.
Une manœuvre politique déguisée ?
Wafo évoque une stratégie en trois temps : le pot de miel (attirer les prédateurs budgétaires), l’étreinte de l’anaconda (lancer l’audit pour les cerner), et enfin le venin du cobra (les traduire en justice via le Tribunal Criminel Spécial). Objectif possible : neutraliser les “guetteurs du Grand Soir”, ces hauts cadres qui lorgnent une succession éventuelle.
La véritable question reste entière : « Cette purge administrative vise-t-elle réellement à moraliser les finances publiques ou à préparer un terrain politique débarrassé des ambitions concurrentes ? »
Qui vivra verra.

